L'INVENTION DE LA POUDRE
Extrait du livre « Les Quatre Grandes Découvertes De La Chine Antique », de Zhuang Wei, © Editions en Langues Etrangères, Beijing, 1981.

 

 Préface

La Chine est l'un des plus anciens pays civilisés du monde, et possède un patrimoine culturel prestigieux. Depuis des milliers d'années, dans le domaine des sciences et des techniques, les Chinois ont mis au point de nombreuses inventions et réalisé de remarquables succès. La fabrication du papier, l'imprimerie, la boussole et la poudre - les quatre grandes inventions de l'Histoire - figurent parmi les plus importantes découvertes de la Chine antique. Non contentes d'apporter une grande impulsion au développement de l'économie et de la culture chinoises, ces inventions ont aussi contribué à l'épanouissement de la civilisation mondiale.

La découverte de la fabrication du papier et l'invention de l'imprimerie ont fourni à toute l'humanité les conditions favorables à la généralisation et à l'essor rapide de sa culture et de sa technologie. L'invention de la boussole, en permettant un développement sans précédent de la navigation maritime, a fait progresser le commerce et les échanges économiques et culturels entre l'Orient et l'Occident. Quant à l'invention de la poudre, est-il besoin de souligner son importance considérable dans l'art militaire et la construction ?

Ce livre retrace à grands traits l'évolution historique de ces quatre inventions de la Chine antique, en faisant ressortir l'ingéniosité et la créativité du peuple chinois.

Aujourd'hui, la Chine est entrée dans une nouvelle époque. celle de l'édification d'un pays socialiste moderne. Le peuple chinois, actif et diligent, continue et développe les glorieuses traditions de ses ancêtres : étudier avec endurance et créer avec audace les choses nouvelles, apprendre auprès des autres nations du monde, afin de bâtir une Chine de plus en plus prospère et d'apporter une plus grande contribution à l'humanité.

 L'invention De La Poudre

Chaque grande fête est l'occasion pour les Chinois de faire exploser des pétards ou lancer des feux d'artifice. Ces produits pyrotechniques sont fabriqués à base de poudre.

La poudre noire ou grise, inventée dans la Chine antique, est un mélange dosé de charbon de bois, de salpêtre (nitrate de potassium) et de sulfure. L'usage de la poudre est d'une grande utilité dans tous les domaines : militaire, économique et social.

La poudre noire fabriquée dans l'antiquité est de loin inférieure en force explosive à celle que nous fabriquons aujourd'hui. La nitrocellulose et la nitroglycérine modernes, bien qu'elles diffèrent de cette poudre noire, n'en sont pas moins les résultats d'une longue évolution de cette technique millénaire.

La « drogue à feu »

La poudre se dit en chinois huoyao (« drogue à feu »). Ce terme trouve son origine dans les composants qui servent à la fabriquer.

Salpêtre et sulfure sont des produits minéraux. Au VIème siècle av. J.-C., un nommé Ji Ran écrivit que « le soufre est produit dans le centre du Shaanxi et le salpêtre dans la région du Gansu ». On peut donc affirmer que ces deux produits furent découverts et exploités bien avant l'époque Chunqiu et celle des Royaumes Combattants.

Sous la dynastie des Han de l'Ouest, de riches mines de soufre furent mises en exploitation dans la province du Hunan. Plus tard, on en découvrit dans la province du Shanxi, du Henan, et dans d'autres régions.

Le salpêtre est produit dans les provinces du Sichuan et du Gansu. Dans certaines régions du nord de la Chine, surtout dans les zones de basse température, on voit souvent des cristaux blancs se former au pied des murs. Les gens appellent ce phénomène le « givre des murs ».

Nommé de diverses manières (salpêtre fumigène ou inflammable, salpêtre terreux, salpêtre amer) selon son origine, le salpêtre est bien connu de tout le monde.

Le charbon de bois est depuis la préhistoire un matériau très utilisé comme combustible. Sa fabrication remonte naturellement bien plus loin que celle du soufre et du salpêtre.

Le soufre et le salpêtre étaient utilisés comme médicament à cette époque. Le Compendium de Pharmacopée de Shen Nong, publié sous les Han de l'Ouest, répertorie 365 médicaments, dont le soufre et le salpêtre, considérés comme deux produits médicaux très importants.

La poudre elle-même fut utilisée plus tard comme médicament. Sous la dynastie des Ming, Li Shizhen préconisa dans le Bencao Gangmu (Traité de Botanique et de Pharmacopée) l'usage de la poudre pour « remédier à la gale, aux rhumatismes, aux maladies infectieuses et parasitaires ». Ainsi s'explique le terme de « drogue à feu » pour désigner la poudre.

Poudre et alchimie

Sous la dynastie des Shang, la Chine produisait déjà en grande quantité de nombreux articles en bronze. Les techniques sidérurgiques se développèrent relativement vite. La technique de la fonte du fer, qui remonte à l'époque Chunqiu, a une tradition millénaire en Chine.

Les premiers instruments en fer apparurent au IVème siècle av. J.-C. Depuis l'époque des Royaumes Combattants, et sous les dynasties Qin et Han, la technique métallurgique connut de grands développements. Les forgerons chinois accumulèrent une riche expérience dans le domaine de la chimie minérale et de l'exploitation des mines, ainsi que dans la sidérurgie.

Jusqu'à l'époque des Han de l'Ouest, les alchimistes essayèrent en vain d'opérer toutes sortes de transformations chimiques et métallurgiques pour obtenir artificiellement de l'or et de l'argent, ou encore la fameuse « pierre philosophale » capable de donner le remède d'immortalité ou « l'élixir de vie ».

Malgré l'irrationalité de ces recherches, de nombreux souverains et fonctionnaires s'y intéressèrent. Ils réunirent tous les alchimistes et leur demandèrent de se consacrer entièrement à la fabrication de .« l'élixir de vie.». Si bien entendu l'élixir ne fut jamais trouvé, les alchimistes accumulèrent par contre de grandes expériences et connaissances sur la sidérurgie et la chimie, et jouèrent un rôle important dans le progrès de la chimie chinoise antique. Certains ont même apporté une grande contribution au développement de cette science. L'invention et le développement des techniques de fabrication de la poudre en Chine sont inséparables des progrès de l'alchimie.

D'après les annales historiques, à l'époque des Royaumes Combattants, de nombreux alchimistes de l'Etat de Yan se consacrèrent à ces recherches. Sous les dynasties des Qin et des Han, l'alchimie se développa encore davantage. Les alchimistes rivalisaient dans la construction de fours et la recherche de minéraux et plantes rares permettant la fabrication de « l'élixir de vie ».

A la fin de la dynastie des Han de l'Est, Wei Boyang écrivit le Zhouyi Cantongqi, le plus ancien document sur l'histoire de l'alchimie chinoise et de ses manipulations portant sur le mercure, le plomb, le soufre, l'or et l'argent.

A l'époque des Wei et des Jin, et sous les Dynasties du Sud et du Nord, l'alchimie chinoise connut son apogée. Sous les Jin de l'Est vivait un célèbre savant nommé Ge Hong, auteur d'un ouvrage de techniques taoïstes, le Baopuzi. Le corps principal du livre comprend 2 volumes, l'un de 20 articles, l'autre de 50. Le premier volume traite essentiellement des problèmes de l'alchimie qui nécessitait entre autres des manipulations de soufre et de salpêtre.

Au cours de leurs expériences, les alchimistes découvrirent que le soufre est combustible et volatil, et que c'est un agent chimique actif aux réactions imprévisibles. Pour le neutraliser, les alchimistes recoururent à la méthode de la « maîtrise du feu » : en ajoutant d'autres matières inflammables et en chauffant le mélange, ils arrivaient à obtenir une combustion lente qui changeait sa qualité. Dans les premières années de la dynastie des Tang, le pharmacologue Sun Simao s'occupait aussi d'alchimie. Le Zhujia Shen pin Dan fa (Les grandes Ecoles de l'Alchimie) mentionne sa méthode pour « maîtriser le feu » : « Après avoir réduit en poudre 100 grammes de soufre et 100 grammes de salpêtre, verser le contenu dans un pot d'argile enterré de telle façon que l'ouverture du pot soit au niveau du sol. Enflammer le mélange avec trois graines de févier ; puis, les flammes une fois étouffées, ajouter encore 1,5 kg de charbon de bois. Lorsque le tiers du charbon de bois s'est consumé, retirer du pot le mélange encore chaud ». Le mélange d'une même proportion de soufre et de nitrate de potassium a un effet analogue à la poudre lorsqu'il est enflammé mais ne constitue pas la poudre proprement dite. Pour obtenir une véritable poudre, il faut y ajouter une quantité adéquate de charbon de bois.

Au début de la dynastie des Song, le Taiping Guangji (recueil de contes et histoires étranges en 500 chapitres compilé au Xème siècle) mentionne l'histoire suivante : Du Zichun, de la dynastie des Sui, rend visite un jour à un vieil alchimiste. Comme il est tard, le vieillard le retient chez lui. En pleine nuit, Du Zichun vit s'échapper du four une grande flamme qui s'éleva jusqu'à la poutre maîtresse et finit par incendier la maison. Cette anecdote semble indiquer que certains alchimistes avaient peut-être découvert plus tôt que Sun Simao les propriétés inflammables et explosives du mélange de salpêtre, soufre et charbon de bois.

Après bien des explosions et des essais aventureux, on finit par trouver les justes proportions des trois matières entrant dans la composition de la poudre. D'après toutes ces informations, on peut en déduire que l'invention de la poudre est due aux alchimistes et que la date de son invention se situe avant la dynastie des Tang. Mais comme les alchimistes s'ingéniaient à garder secrètes leurs découvertes, il est difficile de savoir précisément quand la poudre fut inventée.

Les premières armes à feu

L'alchimie était une science occulte. Dans l'antiquité, il existait un lien étroit entre les sciences occultes et l'art militaire. Des traités militaires se réfèrent aux sciences occultes, tandis que certains ouvrages de sciences occultes traitent des arts martiaux. De par ces liens étroits entre l'alchimie et l'art militaire, l'invention de la poudre trouva très vite une application à la guerre. Aux environs du Xème siècle, la Chine commençait à fabriquer les premières armes à feu.

Les dernières années de la dynastie des Tang furent une période de grands troubles en Chine. Les sécessions successives des chefs militaires entraînèrent des guerres incessantes. Dans le Jiuguozhi (Histoire des Neuf Royaumes), Lu Zhen, de la dynastie des Song, écrit que dans les premières années du règne Tianyou de l'empereur Aizong des Tang (904-906), Zheng Fan marcha sur la ville de Yuzhang (aujourd'hui Nanchang, dans la province du Jiangxi). Il ordonna à ses soldats de mettre le feu à la porte Longsha de Yuzhang au moyen d'un « lance-flammes » et, à la tête d'un groupe de soldats, il s'empara de la ville, mais se brûla au cours de l'assaut.

En quoi consistait ce « lance-flammes » ? Certains pensent qu'il s'agissait d'une sorte de canon. Mais quel genre de canon ?

Les guerres dans l'antiquité se livraient avec des armes rudimentaires (épées, lances) qui nécessitaient des combats au corps à corps. Puis les flèches et les catapultes permirent les combats à distance. On peut considérer la catapulte comme l'ancêtre du canon.

La catapulte apparut aux environs du Vème siècle av. J.-C. Le Fan Li Bingfa (Tactique et stratégie de Fan Li) explique que « la catapulte peut lancer à 200 pas des pierres de 12 livres ».

Après l'invention de la poudre, les stratèges militaires transformèrent ces lance-pierres en lance-bombes. C'est ainsi que Zheng Fan, après avoir placé des paquets de poudre sur ces lance-bombes, allumait la mèche et les projetait sur l'ennemi.

Ce lance-bombes peut être considéré comme la première arme à feu. Il était destiné à incendier la cible visée. D'après l'Histoire des Neuf Royaumes, sa capacité incendiaire était assez grande. C'est à la même époque que fut inventée la flèche incendiaire. Au début de la dynastie des Song du Nord, avec le développement des forces productives et de l'artisanat, la fabrication des armes s'améliora.

D'après l'Histoire des Song, un certain Feng Jisheng aurait offert en 970 à son gouvernement la méthode de fabrication des flèches incendiaires. En l'an 1000, Tang Fu aurait également présenté ce genre de flèches à la cour.

Bien avant l'emploi de la poudre, les Chinois fabriquaient déjà une sorte de flèche incendiaire, sur laquelle était fixé un morceau d'étoupe contenant des matières inflammables. Mais ces flèches s'enflammaient lentement, leur pouvoir incendiaire n'était pas très fort et, de plus, elles pouvaient être facilement éteintes par l'ennemi. Feng Jisheng et Tang Eu améliorèrent ce système en remplaçant la graisse par de la poudre, et en ajoutant une mèche qu'il suffisait d'allumer avant de décocher la flèche.

Par leur rapidité d'inflammation, leur puissance de feu et la difficulté à les éteindre, le lance-bombes et la flèche incendiaire étaient beaucoup plus efficaces que le lance-pierres et la flèche incendiaire primitive.

Tang Fu offrit également au gouvernement des Song deux autres armes : la bombe incendiaire et la bombe « à fragmentation ». Cette dernière, chargée de grenaille de fer, non contente d'enflammer sa cible, blessait également les ennemis lorsqu'elle explosait.

Sous la dynastie des Song du Nord, l'emploi de la poudre se généralisa. A Kaifeng, capitale des Song, se trouvait une grande manufacture d'armes, divisée en plusieurs ateliers, dont un qui produisait uniquement de la poudre.

Dans les premières années de la dynastie des Song du Nord, une minorité nationale, les Dangxiang, établirent le royaume des Xi Xia dans le Nord-Ouest. En 1083, les troupes de ce royaume attaquèrent la ville de Lanzhou. L'armée impériale des Song riposta en décochant sur l'ennemi 250 000 flèches incendiaires en même temps. C'est un chiffre considérable pour l'époque.

Les premiers explosifs

La poudre n'est pas seulement une matière très inflammable, c'est aussi un explosif puissant. La Chine commença à fabriquer des armes explosives sous la dynastie des Song du Nord.

Le Wujing Zongyao (Principes généraux du Classique de la guerre) de Zeng Gongliang, paru en 1044, mentionne entre autres nouveautés les grenades explosives, qui font un « bruit semblable au tonnerre ». C'est la première arme explosive mentionnée dans l'histoire.

Au début du XIIe siècle, les Jürchen, qui vivaient dans le bassin du fleuve Heilongjiang, agrandirent leur territoire et fondèrent l'Etat de Jin. Leur expansion et leur influence ne cessèrent de s'élargir dans le nord de la Chine, tandis qu'ils lançaient de fréquentes attaques contre les Song.

En 1126, l'armée des Jin assiégea Bianjing (aujourd'hui Kaifeng, dans la province du Henan). Li Gang, le général des Song chargé de la défense de la ville, utilisa des catapultes à grenades explosives contre les Jürchen.

Sous la dynastie des Song du Sud, l'utilisation des explosifs au cours des batailles se généralisa encore plus. En 1161, le roi Wanyan Liang des Jin dirigea une armée forte de 600 000 hommes sur le cours inférieur du Changjiang dans le but de renverser la dynastie des Song du Sud. Devant l'urgence de la situation, un haut dignitaire des Song du Sud, Yu Yunwen, se rendit en toute hâte à Caishi (au nord de Dangtu, dans la province de l'Anhui), pour diriger la contre-offensive. Il réorganisa les troupes, remonta le moral des soldats et termina rapidement les préparatifs de la bataille.

Wanyan Liang ordonna à ses troupes de traverser le fleuve ; il les dirigea lui-même à partir de la rive. De son côté, Yu Yunwen fit sortir ses navires à l'encontre de l'ennemi et, dans le même temps, ordonna à ses miliciens de Dangtu de se lancer à l'assaut de l'ennemi à bord de leurs bateaux à aubes mues par un pédalier, beaucoup plus rapides que les navires ennemis. L'armée des Song contre-attaqua violemment la flotte des Jin et mit en action ses batteries de catapultes à grenades explosives. Les projectiles explosaient sur l'ennemi avec un bruit de tonnerre et le noyait dans un nuage de fumée, gênant leurs manoeuvres. L'armée des Song du Sud put ainsi gagner la bataille et stopper l'avance des Jin.

Selon Yang Wanli, un lettré de l'époque, ces grenades explosives à deux compartiments étaient composées d'un mélange de chaux et de soufre enveloppé dans du papier autour duquel se trouvait la poudre. Lorsque celle-ci explosait, elle libérait la chaux qui aveuglait l'ennemi.

En 1207, l'armée des Jin attaqua Xiangyang, une ville des Song du Sud. Le général Zhao Chun fit actionner les catapultes à grenades explosives, obligeant les troupes ennemies à rester à bonne distance. Une nuit, Zhao Chun envoya 1000 soldats, armés de grenades explosives et de flèches incendiaires, attaquer par surprise le cantonnement des Jin. Réveillés en sursaut par l'explosion et le feu, les soldats s'enfuirent en tous sens et subirent de lourdes pertes.

Les catapultes à grenades explosives jouèrent un grand rôle dans la guerre entre les Song du Sud et les Jin. C'est à la même époque que les Chinois utilisèrent la poudre dans la fabrication des pétards et des feux d'artifice. A Hangzhou, la capitale des Song du Sud, la pyrotechnie était un art très populaire. Depuis lors, chaque fête ou célébration est l'occasion de tirer pétards et fusées.

Les premiers canons

Sous la dynastie des Song du Sud, l'usage de la poudre de généralisa rapidement et les armes à feu se perfectionnèrent. Dans leurs efforts pour contenir les Tartares, les stratèges de la dynastie des Song du Sud s'ingénièrent à trouver de nouveaux perfectionnements aux armes à feu. En 1132, Chen Gui inventa le premier lance-flammes, qui révolutionna l'histoire des armes à feu. C'était un long tube de bambou épais rempli de poudre qui, une fois mise à feu, permettait de diriger les flammes sur l'ennemi. C'était une arme terrible pour l'époque, qui qui permettait un tir direct, contrôlable et de grande précision. Ce fut un grand pas en avant dans l'utilisation de la poudre.

Au lance-flammes succéda un genre de mortier, fait lui aussi d'un tube de bambou épais qu'on remplissait de poudre. Ce mortier propulsait des projectiles dans un grondement de tonnerre. Ces projectiles, dont on ne connaît malheureusement pas la composition, sont sans doute les ancêtres de nos obus actuels.

Si le lance-flammes avait pour fonction de brûler les gens, le mortier de bambou, lui, lançait des projectiles destinés à tuer. Il s'agit là d'un pas considérable et on peut considérer qu'il s'agit là du premier canon utilisé dans l'antiquité.

Armes à feu métalliques

Vers la fin de la dynastie des Song du Nord, l'armée des Jin poussa ses invasions vers le Sud. La pratique de la guerre leur apprit eux aussi à fabriquer la poudre et les armes à feu. Au XIIIème siècle, les deux parties belligérantes utilisaient l'une et l'autre des armes à feu dans leurs affrontements.

En 1221, au cours de l'attaque de Qizhou (aujourd'hui Qichun, dans la province du Hubei), l'armée des Jin utilisa des « bombardes à grenades de fer ».

A la même époque, au nord de la Grande Muraille, les Mongols gagnaient en puissance et harcelaient le nord du royaume des Jin, dont les territoires se rétrécissaient jour après jour. En 1231, les troupes mongoles occupèrent la préfecture de Hezhong (aujourd'hui district de Yongji, dans la province du Shanxi). Le général des Jin, Ban'eke, prit la fuite par le fleuve. Au bout de quelques li (un li égale 500 m environ), un bateau lui barrant le passage, il ordonna de le faire sauter avec la « foudre qui ébranle ciel ». L'embarcation vola en éclat et il put continuer sa route. « Grenade de fer » et « foudre qui ébranle le ciel » étaient l'un et l'autre des projectiles explosifs à enveloppe métallique.

Leur conception était la même : on remplissait de poudre un pot en fente, duquel on laissait dépasser une mèche qu'on allumait avant de lancer le projectile. La longueur de la mèche était fonction de la distance de la cible ; elle devait faire exploser la « bombe » au moment où celle-ci atteignait son objectif. Le pot en fonte éclatait avec fracas et la déflagration pouvait s'entendre à plusieurs dizaines de kilomètres à la ronde. D'où son nom de « foudre qui ébranle le ciel ». C'était une arme beaucoup plus redoutable que les flèches et les pierres utilisées jadis.

En 1232, les troupes mongoles assiégèrent la ville de Kaifeng, défendue par les Jin. Abrités sous une tortue (machine de guerre formée d'un grand toit tendu de peaux de boeufs porté par des soldats et permettant d'approcher des murailles en se protégeant des projectiles de l'ennemi), les soldats mongols commencèrent à creuser la muraille de la ville.

La « carapace » de la tortue était si dure que les flèches ricochaient dessus. Finalement, les Jin eurent recours à la « foudre qui ébranle le ciel », qui leur assura la victoire. Plus tard, les Mongols conquirent les Jin et les Song du Sud, et fondèrent la dynastie des Yuan. C'est à cette époque qu'apparurent les premiers mortiers à tube métallique, évinçant le lance-flammes et le mortier de bambou. Ces mortiers métalliques étaient chargés de poudre et de boulets en fer ou en pierre.

Les premiers mortiers étaient en bronze. On l'appelait alors le « Général de Bronze » pour sa grande puissance de feu. Le Musée d'Histoire de Chine à Beijing conserve un mortier en bronze de la dynastie des Yuan, fabriqué en l'an 3 du règne Zhi Shun de l'empereur Ningzong (1332). C'est le plus ancien canon découvert à ce jour dans le monde.

Au XIVème siècle, la Chine fabriquait des canons en fonte. La fabrication de ces canons était beaucoup plus difficile que celle des mortiers en bronze, car le tube de fonte se fendait facilement. Ce qui montre que la Chine était à cette époque non seulement en avance dans le domaine des armes à feu mais également dans celui de la métallurgie. En comparaison aux armes à feu en bambou, le canon métallique, plus puissant et d'une plus longue portée, représente un très grand progrès.

Projectiles et fusées

L'invention et la mise au point de la fusée constituent un grand succès dans l'histoire de l'astronautique.

Les premières fusées étaient décochées avec des arcs. Puis les fusées furent propulsées avec de la poudre, sur le principe des fusées actuelles : à l'extrémité de la flèche, près de l'empenne, on fixe un tube de carton rempli de poudre et pourvu d'une mèche. La poussée engendrée par l'inflammation de la poudre propulse la flèche dans les airs. Ce type de flèche-fusée fut sans doute mise au point sous la dynastie des Song. Sous la dynastie des Ming, pour accroître la force de frappe de ces flèches-fusées, on les plaçait en batterie dans un gros tube et on les enflammait ensemble. Le lancement simultané de plusieurs dizaines de fusées avait un pouvoir destructeur beaucoup plus puissant.

Au début des Ming, en combinant le principe de la flèche-fusée et celui du cerf-volant, deux projectiles explosifs furent mis au point :

Le premier était muni d'une paire d'ailes et se déplaçait par la force du vent. On allumait une longue mèche de façon à ce que la poudre explosât lorsqu'il se trouvait juste au-dessus de l'objectif.

Le second projectile avait la forme d'un oiseau. On l'appelait le « Corbeau de feu ». Tressé avec des lamelles de bambou, son corps était bourré de poudre., Une fois lancé, il pouvait voler sur plus de 300 m. Sa mèche était réglée pour le faire exploser lors de sa retombée. Il pouvait incendier ainsi campements ou embarcations. Ces deux projectiles peuvent être considérés comme les premiers ancêtres de nos fusées modernes.

Toujours sous la dynastie des Ming, grâce au développement de la pyrotechnie, les premières fusées à deux étages firent leur apparition.

D'après le Wubeizhi (Traité d'art militaire) de Mao Yuanyi, il existait à cette époque une sorte de fusée appelée « Dragon de feu sortant de l'eau », formée d'un tube de bambou de 1,65 m de long ressemblant à un dragon. A chacune de ses extrémités étaient fixées deux grandes fusées propulsives (1er étage). A l'intérieur étaient placées plusieurs fusées (2ème étage). Les fusées du 1er étage propulsaient le dragon sur une distance de 1 à 1,5 km, puis les fusées 1er étage mettaient le feu automatiquement aux fusées du 2ème étage qui, expulsées par la bouche du dragon, allaient exploser sur l'ennemi.

Une autre fusée encore plus sophistiquée fut inventée sous les Ming. D'après le Wubeizhi, il s'agissait d'un tube chargé de poudre et de sable fixé au bout d'une tige de bambou. Aux deux extrémités de la tige étaient fixées deux fusées, chacune disposée dans un sens différent. La première fusée propulsait l'engin sur l'objectif et larguait le tube meurtrier qui explosait sur l'ennemi. Au même moment, elle allumait la fusée placée en sens inverse qui redressait l'engin et le faisait revenir à son point de départ. C'était la plus perfectionnée des fusées à étages de cette époque.

Les Chinois tentèrent aussi de s'élancer dans les airs par la force propulsive des fusées. Dans son livre Rockets and Jets, Herbert S. Zim indique qu'à la fin du XIVème siècle, un fonctionnaire chinois, assis sur une chaise sous laquelle on avait fixé 47 fusées, tenant un grand cerf-volant dans chaque main, ordonna la mise à feu des fusées dans l'espoir de s'envoler grâce à la poussée produite par les fusées et la force ascensionnelle des cerfs-volants. Mais sa tentative échoua. Herbert S. Zim indique qu'il s'agit là du premier homme ayant tenté d'utiliser la force motrice des fusées pour se déplacer. Bien qu'il ne s'envolât pas, le principe de sa « chaise volante » n'est pas sans rappeler celle de nos avions à réaction modernes.

La propagation de l'invention de la poudre

Aux environs du VIIIème et IXème siècle, l'alchimie chinoise se propagea dans les pays arabes. Sans doute ces régions connaissaient-elles déjà le salpêtre, principal composant de la poudre. Sous la dynastie des Song du Sud, les relations se multiplièrent entre la Chine et ces pays ; aussi la technique de fabrication de la poudre a-t-elle dû y être introduite à cette époque.

Au XIIIème siècle, le gouvernement de la dynastie des Yuan est entré en guerre avec les pays arabes d'Asie centrale. Au cours de ces guerres, les Arabes assimilèrent les techniques de fabrication de la poudre et des armes à feu. Les ouvrages militaires de cette époque mentionnent l'usage des « bouteilles de fer » par les Mongols. Il s'agit probablement des projectiles explosifs comme la « foudre ébranlant le ciel » ou les « grenades de fer ».

Un autre ouvrage arabe traite de deux armes à feu introduite à la même époque : le « fusil de Cathay », une arme à courte portée, et la « fusée de Cathay », à longue portée. Les étrangers appelaient alors la Chine le Cathay, du nom d'un important groupe mongol du Nord-Est de la Chine : les Kitans (Khitaï). Ces deux armes avaient été inventées par les Chinois.

L'invention de la poudre, comme celle du papier, se propagea en Europe par l'intermédiaire des pays arabes. De nombreux livres arabes traduits au Moyen-Age par les Européens leur permirent de découvrir la méthode de fabrication de la poudre.

Au XIVème siècle, l'Espagne, l'Italie et de nombreuses îles méditerranéennes furent le théâtre des guerres entre l'Europe et l'Arabie. En 1325, les Maures attaquèrent une ville espagnole à l'aide de lance-bombes. Leurs détonnations étaient aussi fortes que le grondement du tonnerre et leurs flammes ravagèrent la cité. Les Européens apprirent l'usage de la poudre au cours de cette guerre et cherchèrent dès lors à dominer la science de la pyrotechnie. C'est au XVème siècle que les pays européens produisirent leurs premiers canons à poudre.